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Il y a peu, je me suis procuré le fantastique bouquin de Pierre Saporta, « Jouez un tournoi avec moi« .

L’idée de cet ouvrage est à la fois très simple et très séduisante. Vous jouez un tournoi dans l’équipe de Pierre Saporta (champion de France multirécidiviste) et à la fin de chaque tour celui-ci vous livre son analyse et ses conseils.

Disons-le tout de suite, cet ouvrage n’est pas à la portée du premier venu. Ce livre pose en effet comme grand principe de base, le fait que vous sachiez déjà jouer (très correctement) au bridge.

Comme je trouvais dommage que ce livre se limite à cette audience j’ai eu l’idée d’écrire cet article qui vous donnera, j’espère, une meilleure idée de l’élégance des problèmes résolus au bridge.

Avant d’attaquer, découvrons quelques règles de base :

Le bridge n’étant pas vraiment un des jeux les plus simples à maîtriser en termes de règles, je vais ici simplifier au maximum.

Voici donc l’essentiel de ce qu’il vous faut savoir avant de lire la suite :

  • Le bridge se joue à deux contre deux.
  • A chaque tour de cartes (appelée donne), vous jouez un contrat. Un contrat correspond à un nombre de plis à réaliser. Si vous faites plus de plis que prévu, tant mieux, il vous sera accordé des points supplémentaires. Sinon vous chutez.
  • Au bridge, vous disposez de 13 cartes par joueur et l’ordre est As, Roi, Dame, Valet, 10, 9, etc. Cependant, contrairement à d’autres jeux comme la belote ou la coinche, ce qui importe ici c’est uniquement le nombre de plis que vous réalisez et non pas le nombre de « points » faits au total. En suivant ce raisonnement, vous aurez donc compris que remporter les plis avec un As ou un 4 revient au même.
  • Après avoir décidé d’un contrat, le jeu commence et l’un de vos adversaires entame. Votre partenaire étale alors son jeu face visible devant lui (!). Ainsi, pendant tout le reste de la partie, les trois autres joueurs vont donc voir son jeu et lui devient inactif. C’est donc à vous, son partenaire, de lui dire à chaque tour quelle carte jouer.

Le problème

Sans rentrer outre mesure dans les détails sachez simplement que pour cette donne, nous avons décidé avec mon partenaire de jouer le contrat de 6SA¹.

En langage moldu, cela veut donc dire réaliser 12 plis sur les 13.

Entame Valet de Pique, votre partenaire étale comme prévu toutes ses cartes devant lui et attend patiemment vos instructions.

Voici vos deux jeux :

Sur cette figure, vous êtes en bas. Personne, mis à part vous, ne voit votre jeu. En revanche, tout le monde voit le jeu de votre partenaire (en haut sur la figure). De votre côté, vous ne voyez pas non plus les jeux de vos adversaires.

Les joueurs jouent chacun leur tour dans le sens des aiguilles d’une montre et celui qui remporte le pli rejoue.

Que dites-vous à votre partenaire de jouer pour réaliser les 12 plis du contrat ?

La solution simple

La theorie

Essayons d’imaginer un peu ce qui va se passer :

  • A Pique, vous allez très certainement prendre le Valet de vos adversaires et faire trois plis.
  • A Cœur, vous ne savez pas trop où est le Roi de Cœur donc vous ne pouvez compter que sur un pli sûr pour le moment.
  • A Carreau, vous avez trois plis sûrs.
  • A Trèfle, vous avez trois plis sûrs de nouveau.

3+3+3+1 = 10. Il vous manque donc deux plis pour réaliser votre contrat. Où allons-nous les trouver ?

Vous avez peut-être deviné que la réponse se trouve à cœur : si le Roi de Cœur est à votre droite, il y a de grandes chances que vous fassiez votre contrat.

Dans le détail :

Au premier tour de cartes, imaginons que vous preniez le Valet de Pique avec l’As de votre partenaire. A lui de rejouer. Demandez-lui à présent de jouer le 2 de Cœur.

  • Si votre adversaire de droite (celui dont on suppose qu’il a le Roi de Cœur) joue effectivement son Roi, vous couvrez de l’As et faites votre contrat (vous faites en effet les deux plis supplémentaires qui vous manquaient à cœur avec la Dame et le Valet).
  • Si votre adversaire de droite s’entête en revanche à jouer un petit, vous allez jouer le 10 de votre main et espérer faire le pli.

La pratique

En pratique, votre adversaire de droite pose le 4 (on est donc dans le deuxième cas). Vous jouez comme prévu le 10 et votre adversaire de gauche pose le 5. Vous faites donc le pli.

L’idée ici est de répéter la manœuvre pour forcer l’adversaire à poser son roi ou mettre un petit. Vous devez donc retourner chez votre partenaire via Pique pour pouvoir rejouer le trois de Cœur de sa main. Encore une fois, l’adversaire de droite joue un petit (le 9 de Cœur) et vous faites le pli avec la Dame.
Avec l’As de Cœur vous comptez à présent 12 plis, votre contrat est fait.

Lifehack pour pouvoir briller en soirée : cette manœuvre au bridge s’appelle « faire une impasse ».

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Le coup du genie

Jusque-là, rien de très compliqué, il vous a suffi d’un peu de jugeote (et aussi d’un peu de chance) pour faire votre contrat. La grande majorité des joueurs vont d’ailleurs aligner 12 plis sur ce coup.

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Maintenant, vous qui êtes jeune, talentueux et avide de gloire, pourquoi ne pas envisager de maximiser vos chances d’en faire 13/13 ?

La théorie

Déjà, vous aurez peut-être remarqué que j’ai utilisé le terme « maximiser ». Il existe en effet plusieurs moyens d’arriver à faire 13 levées.

  1. Vous avez 7 Trèfles à vous deux avec votre partenaire. Une couleur comptant 13 cartes, il en reste donc 6 ailleurs. Or, si ces cartes sont réparties 3-3, au quatrième tour de Trèfle votre dernière carte fera le pli.
  2. Même chose à Carreau : si les cartes adverses sont bien réparties, c’est gagné.
  3. Enfin, toujours à Trèfle, vous pouvez aussi utiliser la même manœuvre que dans la section précédente et espérer trouver le Valet de Trèfle à votre droite.

Voyons donc à présent comment l’on peut cumuler ces chances.

Sans trop se mouiller, on peut d’ores et déjà se dire que l’on ne prend aucun risque à faire trois tours de Carreaux pour voir la répartition. Au pire, s’ils ne sont pas bien répartis,, on se rabattra sur les Trèfles.

Justement les Trèfles, parlons-en. Votre objectif pour faire 13 levées va être de savoir s’il vaut mieux miser sur une répartition ou sur une impasse. Vous vous concentrez et comptez donc méticuleusement toutes les cartes de votre adversaire de gauche pour essayer de savoir combien il avait de Trèfles.

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En pratique

Voici ce qui se passe à la table :

  • A Pique, votre adversaire de gauche fournit trois fois tandis que son partenaire défausse au troisième tour. Il avait donc 5 Piques.
  • A Cœur, il fournit deux fois puis défausse un pique. Il avait donc 2 Cœurs.
  • A Carreau il fournit deux fois puis défausse un Trèfle. Il avait donc 2 Carreaux (et donc, vous ne pouvez plus compter sur une répartition 3-3 des Carreaux).
  • A Trèfle, il fournit deux fois …

Il vous reste deux cartes à jouer. Voici la position. Alors impasse ou répartition ?

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Si vous avez bien suivi, à ce stade du jeu, vous pouvez déduire que votre adversaire de gauche avait 4 Trèfles (13 cartes totales – (5 à Pique + 2 à Cœur + 2 à Carreau)).

Par inférence, cela veut donc dire que vous pouvez faire une croix sur la répartition 3-3 des Trèfles pour faire le dernier pli.

La bonne nouvelle en revanche, c’est que l’on a déjà joué deux tours de Trèfle et que votre adversaire a en plus défaussé un autre Trèfle sur un Carreau.

(4 cartes en main – 3 déjà jouées) = votre adversaire de gauche n’a donc plus qu’un Trèfle en main!

L’autre adversaire n’ayant plus de Trèfle (la répartition étant 4-2), vous n’avez donc plus aucune inquiétude à avoir.

Vous jouez tranquillement votre 4 de Trèfle, le Valet tombe comme prévu, pris de la Dame ². Votre dernier Trèfle est maître. Vous marquez 1020points sur ce coup. Joie, folie et allégresse dans la foule en délire !

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Les quatre jeux :

Conclusion

Vous voyez donc ici le côté diabolique de la chose. Avec un petit peu de logique, vous avez pu reconstituer entièrement le jeu d’un de vos adversaires sans même l’avoir vu !

Bref, si l’exemple vous a plu, n’hésitez pas à partager cet article. Vous verrez, le bridge au-delà des clichés, c’est fort sympatique.

¹ 6 SA signifie 6 « sans atout ». Au bridge, il est en effet possible de jouer aussi avec une couleur (parmi Trèfle, Carreau, Cœur, Pique) prévalant sur les autres: un atout. Dans notre cas, c’est très simple, il n’y a pas d’atout. Chaque couleur à la même valeur.

² Vous aurez d’ailleurs peut-être noté que si votre adversaire de gauche n’avait pas défaussé un Trèfle sur un Carreau (et avait toujours deux Trèfles à la fin), vous auriez simplement joué le 10 de Trèfle (encore une impasse !) puis la Dame au dernier tour. Imparable !